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#ÉDITORIAL · Le direct · Sud

Huit morts dans un rapport que personne n'a lu

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Par La rédaction de NAGO

8 min de lecture

« La direction générale de la Protection civile assure les fonctions de coordination, de suivi de la situation et d'information du public, en mettant l'accent sur l'information des populations exposées aux risques. » C'est la Protection civile qui se décrit ainsi, dans son rapport de situation n° 3, publié le mardi 27 octobre à 16 h 30. Sur son site, elle affiche une devise : « Pwoteksyon Sivil se nou tout. »

Prenons-la au mot. Ce rapport du 27 octobre est un bon document. Il annonce huit morts, quarante blessés, cinq disparus, 11 884 familles sinistrées, 7 161 maisons inondées dans vingt-sept communes. Il donne le détail par département. Il chiffre les besoins jusqu'au dernier kit d'hygiène. Il nomme ses propres contraintes. Et il corrige, en note de bas de page, une erreur de son rapport précédent : 798 maisons détruites dans l'Ouest étaient en réalité dix, « en raison d'une erreur technique ». Une administration qui rectifie ses chiffres en pleine crise fait exactement ce qu'on attend d'elle.

Pendant ce temps, le pays lisait autre chose. Pendant trois jours, la presse haïtienne a répété le communiqué du 26 octobre : quatre à cinq morts, 2 130 maisons inondées, vingt et une communes. Nous ne faisons pas exception, et c'est le plus gênant à écrire. Notre propre article, mis en ligne le 27 octobre au soir, annonçait cinq morts et 2 130 maisons. Il annonçait aussi deux pêcheurs portés disparus, alors que les huit pêcheurs d'Abricots étaient tous rentrés chez eux vivants. Nous l'avons corrigé le 29 octobre, après avoir ouvert le rapport.

Car il fallait l'ouvrir. Le bilan réel n'était pas sur la page : il était dans un fichier PDF de 774 kilo-octets, à télécharger, sous un billet unique. Pendant tout l'épisode pluvieux, du 24 au 29 octobre, le site de la Protection civile n'a publié qu'un seul article. Pour savoir combien d'Haïtiens étaient morts, il fallait cliquer, télécharger, ouvrir. Un bilan qu'on télécharge n'est pas un bilan qu'on publie.

On peut plaider les réseaux, et le rapport le fait lui-même : la téléphonie mobile et Internet étaient « fortement perturbés, voire indisponibles » dans plusieurs communes de la Grand'Anse et du Sud. C'est vrai, et cela explique que les chiffres du terrain soient montés lentement — 300 maisons dans le Sud le 26 octobre, 3 332 le 27, 7 087 le 28. Mais il faut être honnête jusqu'au bout, et la suite ne nous arrange pas. La Protection civile publie aujourd'hui mieux qu'hier. En 2016 et en 2021, ses rapports n'atteignaient le public que par les sites humanitaires internationaux, avec des jours de retard ; elle les diffuse désormais elle-même, en français et en créole, sur son site et sur un canal WhatsApp, presque en temps réel. Le document du 27 octobre était donc disponible le soir même. Il n'a pas été lu. Le reproche se déplace, et il tombe d'abord sur la presse.

Il faut pourtant dire les choses dans l'ordre. Ce rapport, même lu par tous, n'aurait sauvé ni Chanaïca Macilien, quinze ans, emportée par la ravine Codas à Gwo Trou, ni Woodmayley Dieurismé, deux ans et demi, emporté par la rivière de Brodequin à Kapiyas. Ce qui les aurait protégés ne se publie pas : cela se construit. Et cela n'a pas été construit.

En 2015, une étude commandée par le ministère de l'Agriculture écrivait : « Le bassin versant de Ravine du Sud, avec la ville de Cayes à son aval, montre l'impact économique des inondations le plus important. » L'État haïtien avait donc désigné lui-même, par écrit, le bassin le plus coûteux du pays. Six ans plus tôt, en 2009, il avait obtenu de la Banque interaméricaine de développement un don de trente millions de dollars pour protéger trois bassins versants des inondations : Cavaillon, Grande Rivière du Nord et Ravine du Sud. Quatre ouvrages de protection riveraine ont été construits : un à Maniche, sur le Cavaillon, et trois sur l'Artibonite, un bassin qui ne figurait pas parmi les trois annoncés. Pas un mètre sur la Ravine du Sud.

Un second financement visait précisément ce manque. La Norvège avait engagé quatorze millions de dollars pour renforcer les berges de ces mêmes trois bassins. Une évaluation commandée par la coopération norvégienne constatait en 2013 que le ministère de l'Agriculture n'avait jamais lancé le programme et qu'aucun de ces fonds n'avait été décaissé. Après deux ans d'inaction, l'argent a été réaffecté : neuf millions au parc Macaya, cinq millions à l'énergie.

Et quand la somme a figuré au budget national, elle n'a pas été dépensée. Dans ses propres comptes de l'exercice 2016-2017, le ministère de l'Agriculture inscrit vingt millions de gourdes à la ligne « travaux de protection berges des rivières », n'en dépense aucune, et porte lui-même l'annotation : « Aucune réalisation ». La ligne voisine, « aménagement des bassins versants », est exécutée à 8,6 %, avec cette mention : « Pas de réalisations physiques ».

Le résultat se lit dans le rapport du 27 octobre, sous la plume de la Protection civile : « les ouvrages de protection des berges aménagés le long de la Ravine du Sud, notamment aux secteurs de La Créole et de K Larco, ont subi d'importants dommages, dont l'effondrement de plusieurs sections ». Et l'on comprend mieux pourquoi, en regardant ce que l'État accorde à l'institution qu'il charge de nous protéger de l'eau : 164 926 650 gourdes pour l'exercice en cours, soit 0,048 % du budget national, et pas une gourde d'investissement.

Soyons justes. La Protection civile a fait son travail avec ce qu'on lui laisse. Dans le Sud, elle a activé ses centres d'opérations à trois niveaux et mobilisé 107 personnes ; sept abris ont accueilli 237 familles. Dans les Nippes, huit abris ont hébergé 402 personnes et 283 d'entre elles ont reçu des repas. Dans la Grand'Anse, le centre départemental a tenu des réunions quotidiennes avec les maires de neuf communes sur quinze, et la police a procédé à une évacuation forcée à Gébeau, devant le refus d'habitants de quitter un pont pendant la crue. Nous n'avons trouvé aucune trace de dissimulation : au contraire, cette administration publie ses erreurs.

Et elle a progressé là où personne ne regarde. En octobre 2025, avant l'ouragan Melissa, 2,2 millions de personnes ont reçu des messages d'alerte et 47 465 ont touché de l'argent avant que la tempête n'arrive, grâce à deux millions de dollars débloqués à l'avance. Cette capacité n'existait pas en 2016, quand Matthew a tué 546 personnes. Le taux d'exécution de son budget est passé de 33,9 % en 2021-2022 à 99,5 % en 2024-2025 : on ne peut plus lui reprocher de ne pas dépenser ce qu'on lui donne. Depuis août 2025, ses brigadiers bénéficient enfin d'une assurance maladie, six ans après que l'un de ses propres directeurs eut qualifié cette absence d'« inadmissible ». Et à Corail, pendant la même semaine de pluie, le reprofilage de la ravine Congo, réalisé par le Fonds d'assistance économique et sociale sous supervision du CECI, a protégé les habitants et leurs biens. Ces ouvrages fonctionnent quand on les construit.

Reste ce que cette institution ne publie jamais : elle-même. Le Plan national de gestion des risques de désastre 2019-2030 lui impose des rapports d'étape annuels et semestriels ; sept ans plus tard, aucun n'a paru. Le plan national de réponse d'urgence affiché sur son propre site est un document de décembre 2001, révisé en 2009, estampillé « document de travail », avec une page d'accord non signée. Sur ce site, les rubriques « Plans de contingence », « Lois et règlements », « Rapports et statistiques » et « Plan d'urgence national » sont vides. Une administration capable d'annoncer en quelques heures que huit personnes sont mortes devrait pouvoir dire si, en dix ans, il en meurt moins. La nôtre ne le peut pas, parce que personne ne le lui a jamais demandé.

Nous demandons donc quatre choses. Que la Protection civile publie les rapports d'étape que son propre plan national lui impose depuis 2019, et un bilan annuel disant combien de personnes ont été alertées, évacuées et assistées — faute de quoi nul ne saura jamais si elle progresse. Qu'elle diffuse ses rapports de situation en texte, sur un fil que les radios puissent lire à l'antenne, plutôt qu'en fichiers à télécharger. Que le ministère de l'Agriculture et la Banque interaméricaine de développement publient le décompte final du programme de 2009 — ce qui a été construit, où, pour combien — et que le ministère dise ce qu'il est advenu des ouvrages prévus sur la Ravine du Sud. Et que le prochain budget accorde à la Protection civile une ligne d'investissement, fût-elle modeste, car une institution sans crédit d'investissement ne peut rien bâtir. Aux Haïtiens d'ici et de la diaspora de réclamer ces documents, comme ils réclament des comptes aux candidats.

Nous prenons aussi un engagement. NAGO lira désormais les rapports de situation à la source, et non les communiqués de la veille.

Le mardi 27 octobre à 16 h 30, l'État haïtien savait que huit personnes étaient mortes. Il l'avait écrit. Il ne l'a pas dit.

Droit de réponse : NAGO publiera, sans délai et dans les mêmes conditions, toute réponse de la direction générale de la Protection civile, du ministère de l'Agriculture, de la Banque interaméricaine de développement ou de toute institution citée dans cet éditorial, documents à l'appui, adressée via nago.tv/contact. Nous corrigerons tout fait qui serait démontré inexact.

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