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Tenir 72 heures sans électricité : ce que l'Europe demande, et ce que recommande la Protection civile en Haïti

Par NAGO News
12 min de lecture
Tenir 72 heures sans aide extérieure, sans courant ni réseau : c'est désormais la consigne que plusieurs gouvernements européens donnent à leurs habitants. La France a publié en novembre 2025 un guide officiel construit autour d'un « kit pour 72h », et le Royaume-Uni a relancé le 22 octobre 2026 une campagne qui demande aux ménages d'être prêts pour trois jours de perturbations.
Pour Haïti, la question se pose autrement : une grande partie de la population vit déjà sans électricité régulière, en pleine saison cyclonique et au milieu d'une crise de déplacement. Que demandent les gouvernements européens, de quoi ont-ils peur, et que recommandent les autorités haïtiennes ?
Ce que demande l'Union européenne
Selon le communiqué de la Commission européenne du 26 mars 2025, la stratégie comprend 30 actions clés et un plan d'action. Au chapitre de la « préparation de la population », Bruxelles veut encourager le public à adopter des mesures pratiques, comme le maintien de provisions essentielles pour un minimum de 72 heures, intégrer la préparation aux programmes scolaires et créer une journée européenne de la préparation.
La Commission justifie cette démarche par des crises de plus en plus complexes : tensions géopolitiques et conflits, menaces hybrides et cyberattaques, manipulation de l'information par des acteurs étrangers, changement climatique et multiplication des catastrophes naturelles.
Il précise que certaines crises peuvent être d'origine naturelle ou technologique, d'autres préparées par des groupes terroristes, voire par un État hostile.
Le document énumère les effets concrets possibles : panne prolongée de chauffage et d'électricité, panne des réseaux téléphoniques et internet, difficultés pour joindre les secours, dysfonctionnement des moyens de paiement, transports publics à l'arrêt, pénuries dans les magasins et les stations-service, aliments impossibles à conserver sans réfrigérateur.
Le Royaume-Uni : trois jours de réserves
Le 22 octobre 2026, le Cabinet Office britannique a lancé la campagne « Be Ready », première étape d'une campagne de trois ans. Le gouvernement cite les tempêtes de l'hiver dernier et les incendies de l'été, qui ont montré, selon lui, que les intempéries peuvent perturber les services du quotidien, du réseau téléphonique à l'eau et à internet. Il demande notamment aux ménages de garder chez eux une petite réserve de nourriture non périssable et d'eau en bouteille. Selon Londres, le conseil de se préparer à trois jours de perturbations est aussi celui de la France, de l'Irlande et des Pays-Bas.
Le précédent : le black-out ibérique du 28 avril 2025
Ces consignes ont pris un sens concret le 28 avril 2025. Selon le Réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport d'électricité (ENTSO-E), l'Espagne continentale et le Portugal ont subi une coupure totale à 12 h 33 ; une petite zone du sud-ouest de la France a été brièvement touchée. Le rapport final des experts, publié le 20 mars 2026, n'identifie pas une cause unique mais une combinaison de facteurs, notamment des oscillations et des lacunes dans le contrôle de la tension, qui ont entraîné des hausses rapides de tension et des déconnexions en cascade des centrales en Espagne.
Selon Euronews, la panne a duré jusqu'à dix heures, coupé internet et le téléphone, arrêté les trains et fermé des commerces.
Que contient un kit de 72 heures ?
La liste du guide français « Tous responsables » est l'une des plus détaillées :
- **Eau** : 6 litres par personne, en bouteilles ; en dernier recours, des pastilles pour purifier l'eau.
- **Nourriture** non périssable et qui ne demande pas de cuisson (conserves, lait infantile prêt à l'emploi, nourriture pour animaux).
- **Santé** : médicaments du quotidien, trousse de premiers secours, lunettes de rechange.
- **Matériel** : radio à piles, batterie externe, piles de rechange, chargeur de téléphone, lampe de poche, bougies, allumettes, couteau multifonction, ouvre-boîte, savon.
Le guide conseille de ranger le kit dans un endroit facile d'accès et d'en vérifier le contenu deux fois par an.
Et en Haïti ?
Les chiffres montrent que les coupures font déjà partie du quotidien. Selon les Indicateurs du développement dans le monde de la Banque mondiale, 53,9 % des Haïtiens avaient accès à l'électricité en 2024 (85,6 % en ville) : près d'un Haïtien sur deux en était donc privé.
Le pays fait aussi face à d'autres risques. Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), Haïti comptait 1,49 million de personnes déplacées à l'intérieur du pays en août 2026, contre 1,47 million au relevé précédent. La saison cyclonique de l'Atlantique court jusqu'au 30 novembre, selon le Centre national des ouragans américain (NHC). La Direction générale de la Protection civile (DGPC) cite parmi les catastrophes qu'elle gère les ouragans et tempêtes tropicales, les séismes, les inondations, les glissements de terrain, les épidémies et les grands incendies.
Aux Cayes et à Jérémie, l'électricité est déjà l'exception
La moyenne nationale cache une réalité plus dure en province. En octobre 2024, AyiboPost constatait qu'à l'exception de Port-au-Prince, les chefs-lieux des dix départements étaient plongés dans le black-out depuis au moins deux ans. Aux Cayes et à Jérémie, les reportages datés décrivent des années de courant rare :
- **Septembre 2019** : « Black-out généralisé dans la ville des Cayes depuis 1 mois ! », titrait le média en ligne Medianou le 23 septembre 2019, en pleine inflation et grave pénurie de carburant. Selon Medianou, les coupures faisaient partie du quotidien de milliers d'habitants du Sud depuis l'arrivée au pouvoir de Jovenel Moïse, en 2017, et les responsables locaux de l'EDH restaient quasiment muets.
- **Juillet 2020** : HaitiLibre décrivait des Jérémiens plongés dans le noir, entre black-outs prolongés et quelques rares heures de courant par jour, faute de carburant ou de génératrices suffisantes. Trois groupes neufs de 1,3 mégawatt attendaient à la centrale depuis près de sept ans (26 juillet 2020).
- **Juin 2021** : le mercredi 23 juin 2021, dans une conférence de presse filmée par Cayes Infos, le responsable du Centre semi-autonome de l'EDH des Cayes, Brunache Pierre Dénès, expliquait que la situation à Martissant empêchait l'EDH de recevoir son carburant. Si les autorités ne rétablissaient pas la sécurité, avertissait-il, Les Cayes seraient bientôt plongées dans le black-out.
- **Mars 2022** : « La ville des Cayes replonge dans un black-out généralisé ! », écrivait Medianou le 16 mars 2022 : le chef-lieu du Sud vivait depuis plus de deux semaines un black-out sans précédent, l'activité tournait au ralenti, et les responsables du bureau commercial de l'EDH aux Cayes se montraient impuissants face à ce problème chronique.
- **Juillet 2022** : le lundi 11 juillet 2022, selon une vidéo de Cayes Infos, le directeur du centre, désormais Charles Jean Harry, et le responsable de la centrale thermique de Bourdet, Desilné Gladymir, liaient les difficultés d'alimentation des Cayes et du Sud au manque de carburant. Ils demandaient aux abonnés de payer leurs factures pour obtenir plus de courant.
Le délégué départemental du Sud, Ketnor Estinvil, rappelait que l'État ne subventionnait plus le carburant : un camion de 9 000 gallons coûtait 6,7 millions de gourdes, quand le centre de l'EDH en percevait moins de 4 millions. Un camion-citerne envoyé par le gouvernement devait ramener le courant, « temporairement » (15 février 2023).
- **Décembre 2023** : le Centre semi-autonome de l'EDH aux Cayes remerciait ses abonnés pour leur patience « dans les mauvais moments », dans un avis publié le 22 décembre 2023 sur sa page Facebook.
- **Octobre 2024** : le directeur du centre des Cayes, Séné Charles Michaud, déclarait à AyiboPost que la troisième ville du pays n'était plus alimentée « depuis plus de deux ans ». La centrale de Bourdet était à l'arrêt, à cause de l'insécurité et de dettes de clients d'environ 72 millions de gourdes ; des bandits saisissaient parfois le carburant ; seuls trois des sept groupes fonctionnaient, pour 3,4 mégawatts. À Jérémie, un habitant affirmait que la cité des poètes n'était plus alimentée depuis environ trois ans (14 octobre 2024).
- **Décembre 2024** : un accident au terminal de Varreux, dans la nuit du 22 décembre, a suspendu le cabotage qui achemine le carburant vers le Nord et le Sud et perturbé le courant dans plusieurs villes de province, selon Le Nouvelliste (26 décembre 2024).
- **Mai 2025** : après l'invasion de la centrale hydroélectrique de Péligre, la production de l'EDH est tombée à zéro à partir du 13 mai, plongeant les zones encore desservies dans un black-out total. Selon HaitiLibre, les autres centrales thermiques du pays étaient alors hors service ou à court de carburant (16 mai 2025).
- **2026** : la feuille de route publiée par l'ANARSE le 28 janvier 2026 prévoit de confier la gestion de réseaux urbains comme celui des Cayes à des opérateurs privés dès 2027. Le 24 juin 2026, le ministère des Travaux publics (MTPTC) indiquait avoir reçu, avec la direction de l'EDH, les responsables d'E-Power au sujet d'un projet d'ajout de solaire photovoltaïque à leur centrale thermique Michel Arthur Volel ; selon le ministre, sa viabilité technique, économique et financière reste à étudier. Le 29 octobre 2026, le ministère des Travaux publics a annoncé la préparation d'un projet pilote solaire de 15 à 20 mégawatts, avec stockage, aux Cayes, ainsi que des mini-réseaux hybrides, notamment à Tiburon, Marfranc, Moron, Chambellan, Beaumont et Dame-Marie, selon HaitiLibre.
Ailleurs, dans le Sud-Est, la centrale hydroélectrique de Gaillard (500 kilowatts), qui dessert la commune de Cayes-Jacmel, était « totalement à l'arrêt depuis environ un an » lors de la visite du ministre des Travaux publics le 20 mai 2026, avant d'être remise en service, selon iciHaïti (13 août 2026). Sur la page locale CAYES Jacmel news, un médecin, le Dr Enock Célestin, accusait le 28 avril 2026 l'EDH de Jacmel d'avoir rétabli sans prévenir, le 26 avril au soir, un courant qui avait duré moins de 45 minutes et provoqué des dégâts matériels. Le 15 septembre 2026, la même page relayait la convocation, par une commission chargée des problèmes de la centrale, des habitants qui avaient cotisé pour sa réparation, afin de décider de l'usage des fonds.
Dans le Nord, au Cap-Haïtien, deuxième ville du pays, l'EDH ne fournissait que quelques heures de courant par jour en avril 2023, selon HaitiLibre : production insuffisante, pénurie de carburant, équipements en panne ou jamais installés. Après une visite technique de l'adjoint au maire Patrick Almonor le 17 avril 2023, la commission municipale demandait à la direction de l'EDH et au ministère des Travaux publics un approvisionnement permanent en carburant et la réparation de génératrices en panne « depuis trop longtemps » (18 avril 2023).
Même le réseau de la capitale est touché. Le 22 février 2025, l'EDH annonçait qu'un court-circuit sur la ligne haute tension de 69 000 volts, sur les hauteurs de Carrefour-Feuilles, avait coupé l'alimentation du poste Toussaint Brave, privant de courant Turgeau, Debussy, Pacot, le Chemin des Dalles, l'avenue N, la zone du Champ-de-Mars, l'avenue Christophe et l'avenue Charles Sumner ; elle demandait l'appui des autorités compétentes.
Faute de données publiques récentes, NAGO n'a pas trouvé de bilan publié en 2025 ou en 2026 sur le nombre d'heures de courant que l'EDH fournit aujourd'hui aux Cayes et à Jérémie.
Pour tenir, ceux qui le peuvent produisent leur propre électricité. « Ceux qui ont les moyens se débrouillent pour éclairer leur maison », résumait en 2024 l'habitant de Jérémie interrogé par AyiboPost. Selon le guide commercial du gouvernement américain sur Haïti (mai 2024), les défaillances de l'EDH alimentent la demande en onduleurs, panneaux solaires et batteries, mais aussi en génératrices ; ménages et entreprises combinent souvent installation solaire et groupe diesel. Le même document rappelle que l'État haïtien exonère depuis 2017 les modules solaires et les onduleurs de droits de douane. Dans le Sud, Roche-à-Bateau, Port-à-Piment et Coteaux recevaient alors cinq heures de courant par jour, produit par des panneaux solaires et des génératrices. Aux Cayes, l'Hôpital Immaculée Conception, le plus grand de la ville, a inauguré en novembre 2023 un système solaire hybride. Avant, selon sa directrice médicale, il était difficile d'y garantir l'électricité, notamment à cause des prix exorbitants du diesel pour les génératrices (HaitiLibre, 14 novembre 2023). Aucune source publique consultée ne chiffre toutefois la part des ménages des Cayes ou de Jérémie équipés en solaire.
En 2026, l'EDH a aussi communiqué sur ses compteurs prépayés. Dans un communiqué daté du 30 mars 2026, elle disait avoir reçu de nombreuses plaintes sur l'installation et la gestion de ces compteurs ; selon elle, ils respectent les normes techniques internationales, aucun problème technique touchant leur intégrité n'a été constaté, et les inquiétudes viennent surtout du changement de facturation, désormais fondée sur la consommation réelle, visible et vérifiable par chaque usager. L'EDH promettait de renforcer l'information et l'accompagnement à chaque étape, de la demande à l'activation. Le 21 octobre 2026, elle annonçait que ses abonnés peuvent désormais acheter leur courant à distance, en ligne ou par téléphone, avec Plop Plop, Natcash, MonCash, Kash Paw ou une carte Visa ou Mastercard ; elle indique le 8777, gratuit par appel ou SMS, pour toute information.
Ce que recommande la Protection civile
Interrogée sur la manière dont la population peut se préparer, la DGPC donne, sur son site officiel, quatre consignes :
- **Suivre les recommandations des autorités locales.**
- **Participer aux exercices de simulation.**
- **Avoir un kit d'urgence** comprenant de l'eau, de la nourriture, des médicaments, une lampe de poche et les documents importants.
- **Repérer les zones sûres et les abris prévus** dans sa région.
En cas d'urgence, la DGPC indique le numéro (509) 28 12 8100 et son compte officiel sur X, @Pwoteksyonsivil. Pour s'engager, elle invite à s'inscrire comme volontaire auprès du bureau communal de Protection civile.
Les consignes de la DGPC rejoignent donc le cœur des listes européennes : eau, nourriture, médicaments, lumière et papiers. Les guides européens y ajoutent une radio à piles, une batterie externe et de l'argent liquide, pour le cas où le réseau, les téléphones et les paiements électroniques tombent en même temps.
Article corrigé le 7 novembre 2026.
Vidéos
À regarder maintenant.
ENTSO-E, « 28 April 2025 Iberian Blackout » (rapport final, 20 mars 2026)
Banque mondiale, « Access to electricity (% of population) – Haiti » (WDI)
Direction générale de la Protection civile, « Foire aux questions »
HaitiLibre, « Electric Status across the country » (8 octobre 2016)
Medianou, « Black-out généralisé dans la ville des Cayes depuis 1 mois ! » (23 septembre 2019)
HaitiLibre, « FLASH : Electric scandal in Jérémie » (26 juillet 2020)
Cayes Infos (vidéo), « ED'H Sid anonse blackout si Otorite yo pa fè anyen » (23 juin 2021)
Medianou, « La ville des Cayes replonge dans un black-out généralisé ! » (16 mars 2022)
Cayes Infos (vidéo), conférence de presse de l'EDH des Cayes (11 juillet 2022)
iciHaïti, « Cayes : Sans électricité depuis 6 mois » (15 février 2023)
Centre semi-autonome de l'EDH des Cayes (page Facebook), « Avi » (22 décembre 2023)
AyiboPost, « Toutes les grandes villes d'Haïti dans le black-out, sauf P-au-P » (14 octobre 2024)
Le Nouvelliste, « EDH Faces a Fuel Supply Crisis in Provincial Cities » (26 décembre 2024)
HaitiLibre, « FLASH : General blackout » (16 mai 2025)
U.S. International Trade Administration, « Haiti – Energy » (Country Commercial Guide, 27 mai 2024)
ANARSE, « Feuille de route » (résumé, 28 janvier 2026)
HaitiLibre, « Politique : Développement du secteur de l'électricité en Haïti » (30 octobre 2026)
Le Nouvelliste, « Haïti, au fil des rues » : rue Marcelin et rue Waag (28 octobre 2026)
MTPTC, communiqué sur le projet d'hybridation solaire de la centrale d'E-Power (24 juin 2026)

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